Suite Les règles du jeu de Reynaud

 

VII- L’engagement social

 

Les deux chapitres précédents ont démontré qu’on ne pouvait prétendre qu’il y ait un grand système social intégrateur des autres systèmes et possédant une unicité. Non seulement la régulation de l’état a ses limites, mais on observe, de plus, le morcellement des groupes d’intérêts, de pouvoirs et le développement de multiples régulations autonomes.

De même, certaines grandes idéologies ont perdu de leur ampleur ; on caractérise l’évolution de la société d’individualiste, mais on observe aussi le développement de nouvelles implications dans l’action collective, d’ampleur peut-être moindre, mais il serait faux de dire qu’elles sont dénuées d’engagement moral.

 

Dieu est-il mort ? Où en sont les idéologies de salut social ?

 

Le 19ème siècle a connu le mouvement hitlérien et les camps de concentration, le stalinisme et le goulag. Les deux avaient l’ambition de changer l’homme. C’est peut-être parce qu’elle était sublime et radicale que cette ambition était redoutable et qu’elle a eu des effets pervers. Notre société en aurait-elle tiré des leçons de sagesse?

La société, l’état qui la contrôlerait toute entière, la révolution, n’ont plus le caractère sacré que leur attribuaient les idéologies de salut social. Il n’y a plus de statue élevée au « Dieu Société », qu’il faut adorer, brûler ou servir. Mais la mort de Dieu n’est pas celle des valeurs sociales. On observe que l’engagement dans l’action collective et donc la recherche de l’élaboration de régulations, ne s’oriente plus vers des « grandes œuvres », mais vers des actions plus locales et plus dispersées. Ces actions montrent que la ferveur sociale existe toujours, mais sous une forme démultipliée, atomisée.

« Or on ne construit pas un système social, même le plus petit, sans un minimum de règles et donc de convictions. Ce qu’il y a de sacré dans la vie sociale, existe dans toute action collective. Le retournement d’aujourd’hui, ce n’est pas que le prix du lien social s’abaisse, c’est que nous avons une conscience des conditions dans lequel il se forme. ». (page 253)

 

Quelle action collective ?

 

Le recul des idéologies de contrôle peut avoir des conséquences très diverses. Notamment, il peut créer de vastes zones d’anomie. Mais d’autres effets sont possibles : en particulier l’attrait croissant pour des entreprises politiques ou sociales plus modestes, que l’on observe désormais. Il semblerait que la réserve qui s’est développée face aux institutions, au monde politique, n’a pas pour autant provoqué un désengagement dans l’action collective.

 

Si on prend l’exemple de l’évolution du syndicalisme en France et la baisse des adhésions quasi générale, certes le marché de l’emploi a pu jouer, mais c’est surtout la différenciation des emplois qui peut l’expliquer. Les mécanismes de masse sont désormais moins activables. Et il n’y a pas que la différenciation des emplois, il y a aussi multiplicité des situations et attentes. Le développement de la négociation s’est d’ailleurs développé au niveau des branches et les représentants syndicaux s’y investissent d’autant.

 

De même, le développement du monde associatif est marquant. Or ce qu’on observe n’est pas une action visant à remettre en cause des politiques ou des lois, en développant une pression sur les institutions. Les associations agissent, font, créent des règles au quotidien. Plus que la remise en cause de règles, c’est directement la mise en œuvre de nouvelles règles que l’on observe. On voit moins de colleurs d’affiches dans les rues, mais plus des membres actifs d’association, qui font presque un deuxième métier.

Dans le monde de l’entreprise, la relation au travail a bien évolué. La qualification n’est plus une caractéristique statique, mais le résultat d’un processus et fait l’objet d’un projet. Désormais on valorise l’initiative. Le manager devient un entrepreneur social, celui qui développe les compétences de ses collaborateurs, comme de nouvelles régulations.

 

Les valeurs et les intérêts.

 

Or qu’est-ce qui motive cet engagement des individus dans ce type d’actions ? Des valeurs de solidarité ou des intérêts plus personnels ?

Cette opposition ne semble pas toujours pertinente.

Le développement des crèches en est un exemple : elles ne sont pas crées au départ parce qu’il y a un marché et donc un intérêt économique, mais parce qu’il y a une pression de la collectivité. Certes la garde en crèche coûte moins cher que d’autres modes de garde, mais elle est aussi valorisée parce qu’elle permet la socialisation de l’enfant.

Les choix que nous faisons ne sont pas qu’utilitaristes.

Ce que nous appelons valeurs, c’est ce qui requiert non seulement notre adhésion, mais notre respect. Nous avons même construit des institutions pour les protéger.

 

Ces valeurs sont-elles pour autant transcendantes ? Elles ne trouvent une définition que dans la façon dont nous les mettons en œuvre en pratique et dans les lois que nous avons élaborées. Là aussi nous observons une difficulté : on ne peut tuer son prochain, mais l’euthanasie si elle est illégale ne va pas choquer les esprits. Comme l’a démontré Raymond Boudon, en analysant les thèses de J.Rawls , il est impossible d’optimiser toutes les valeurs à la fois. Il n’y a pas un ordre moral unificateur. Où le trouver d’ailleurs ? Dans quelle conscience collective ?

« Les valeurs ne sont rien d’autres que ce sur quoi une action collective peut se mettre d’accord et se fonde. Elles en sont le produit et sont construites par elles. » (page 261)

Les valeurs ne se réduisent pas à des positions individuelles, car elles sont collectives par origine et par définition. « Je peux sur une certaine définition de la liberté, construire avec autrui des rapports sociaux, que nous apprenons en commun. »

Elles ne sont pas non plus des préférences communes; cette convergence comme on l’a vu au chapitre IV, ne se fait pas qu’à la moyenne des opinions individuelles.

« Une action collective en imposant des règles invente un sens ». Le contenu précis des valeurs n’est pas autre que la construction même des règles. Dans ce cas, elles sont tout aussi présentes dans les mondes où le calcul des ressources et d’intérêt règnent, que dans celui des principes: tout autant dans l’entreprise, la famille, ou les mouvements associatifs…

 

 

 

 

 

Chapitre VIII - L’anomie

 

Le normal et la pathologie

 

La question posée au départ est bien, comment se forment des systèmes sociaux avec un certain degré de cohérence et de stabilité. L’auteur a montré en quoi c’est la régulation, qui permet de l’expliquer, à travers l’équilibre qu’elle crée, mais elle est instable et vulnérable. Elle est soumise au rapport de forces des acteurs et le compromis qu’elle élabore est provisoire.

Si on appelle anomie l’affaiblissement des règles, elle est ainsi tout à fait normale, mais on observe aussi des situations d’anomie lourde. L’auteur va alors étudier ces situations de fragilisation de la régulation.

 

L’anomie et les anomies

 

Il s’agit tout d’abord de définir le concept. On ne parle pas ici de la situation d’un individu, qui ressent une discordance entre les fins et les moyens que la société lui propose et qui éprouve une incertitude sur les règles de référence. Ici, nous définissons l’anomie comme un affaiblissement, voire une absence de règles, un déficit de régulation.

 

J.D Reynaud reprend les analyses de Durkheim sur le suicide et notamment l’impact du déficit de régulation sociale, dans l’élévation du taux de suicide. Mais il s’en écarte en partie, sur le caractère fataliste de certains suicides, justifié selon Durkheim par un excès d’une contrainte sociale trop lourde à porter. En effet, il défend l’idée que ce n’est pas parce que la contrainte sociale est trop lourde, mais parce qu’elle est perçue comme injuste. Ceci a des impacts sur la définition de l’anomie : elle ne se définit pas comme l’absence objective de règles, mais aussi comme l’affaiblissement de la régulation légitime.

Pour J.D Reynaud, l’opposition de l’anomie et du fatalisme, entre l’absence ou l’excès de régulation, ne se justifie pas. Les deux expriment des situations d’anomie. Le déficit de régulation peut venir aussi de l’excès de la contrainte ou de sa non reconnaissance comme légitime.

Il s’agit donc d’appeler anomie tout affaiblissement des règles dans un système social et plus précisément toute forme de relâchement des liens sociaux.

 

Ce ne sont pas les liens affectifs, qui attachent l’individu au groupe, c’est le partage de règles communes, qui relie le groupe. Il oppose ici à nouveau sa théorie: c’est l’action collective qui fonde le groupe, à travers la régulation qui s’élabore.

Ainsi la marginalité n’est pas qu’affective, c’est le retrait du groupe social, par le refus des règles. Ce serait réduire le problème qu’à la seule dimension de la psychologie individuelle. De même pour J.D. Reynaud, le mal de l’infini, qui tourmente l’individu, ne peut venir expliquer à lui seul le suicide.

La règle va avoir une force apaisante, car elle permet la vie collective, apporte des points d’équilibre dans un environnement initialement instable et permet l’accord avec autrui.

« Ce qui menace notre système social n’est pas le mal de l’infini, c’est la guerre, toujours possible de tous contre tous. »

Ce qui tourmente l’individu, ne va pas être ce mal de l’infini, mais plus l’impossibilité de trouver un accord avec autrui, de trouver une place dans un système social et un équilibre.

 

On peut observer des situations plus ou moins aigues d’anomie, mais on ne peut mesurer l’anomie. Dans quel cas et comment une difficulté se généralise ?

 

Les processus anomiques

 

Rappelons à nouveau, qu’une action collective, se définit par un projet autour duquel se constitue un acteur collectif, grâce à des règles communes. Or ces différents aspects de l’action sont interdépendants. Les règles trouvent une force dans le partage du projet, le projet n’a d’existence qu’à travers la communauté, qui se constitue autour de lui.

De même, un affaiblissement de la régulation a des impacts sur le reste. C’est un processus en réalité qui est en œuvre. Le projet peut être premier, initié par un leader qui va être suivi. Le groupe peut-être à l’initiative de l’action, en opposition à un autre groupe. On peut même observer des situations où les règles sont premières : ainsi une communauté de métier commence par définir les règles de son métier.

Si l’anomie peut s’expliquer par un déficit d’un des éléments du système, un facteur exogène peut aussi la produire.

 

Un des premiers processus anomiques est provoqué par la disparition de l’organe de contrôle de la règle. L’exemple pris est celui de l’agent de police qui régule une queue de voyageurs arrivant à la station de taxi. S’il s’en va, on observe rapidement que des voyageurs ne respectent plus l’ordre d’arrivée scrupuleusement. Les périodes de succession du pouvoir sont aussi souvent l’occasion d’un relâchement, par affaiblissement du pouvoir de contrôle.

Mais si l’on peut penser qu’un acteur collectif en s’attaquant à la règle, a l’intention de la briser, ce n’est pas toujours le cas. La grève est un exemple intéressant à ce titre : le but souvent n’est pas de supprimer la règle mais de la faire évoluer, ou d’en substituer une autre. Si les grévistes décident de séquestrer des cadres, ils vont trop loin, le processus déclenché engendre une anomie. Si en revanche, ils se contentent d’exercer une pression plus symbolique, en préservant le dialogue, c’est un autre processus qui se met en place : la négociation reste ouverte et donc une nouvelle régulation reste possible.

 

La faillite de l’entreprise peut aussi éclairer un autre processus. Le dépôt de bilan, donc l’arrêt du projet met fin au contrat qui reliait les salariés. Ou le processus peut-être plus complexe. L’entreprise connaît des difficultés, les résultats économiques baissent, ainsi que les rémunérations. Les salariés vont alors se désinvestir, la direction n’arrive plus à les mobiliser et les résultats ne font que s’aggraver. Un cercle vicieux s’installe alors. La légitimité de la régulation installée va s’écrouler. On voit même parfois la remise en cause d’un dirigeant.

Observe-t-on ce mécanisme dans d’autres systèmes sociaux, avec des critères dévaluation moins chiffrables ?

Le monde politique montre moins de logique apparente. Un gouvernement peut avoir de mauvais résultats économiques mais ne pas être remis en cause. Le jugement d’efficacité va ici s’appuyer sur des critères, difficiles à cerner et qui sont loin d’être statiques et parfois même peu objectifs. Et plus encore le succès peut parfois ne pas être du qu’à l’évaluation du résultat mais à l’habileté politique à maîtriser les jeux d’acteurs et les processus de décision.

 

L’incertitude des fins et la pléistocratie (la démultiplication des parties prenantes) peuvent aussi produire des processus anomiques. La multiplication de groupes catégoriels va alourdir le système de décision et parfois bloquer le système. De même la démultiplication des objectifs, à force souvent contradictoire, va bloquer la régulation, par l’impossibilité de relier les acteurs sur un objectif clair et cohérent pour tous.

 

Une régulation de contrôle trop autoritaire peut aussi déclencher un processus anomique. L’auteur va s’appuyer sur l’exemple des pays de l’est, où la régulation de contrôle sous le régime communiste était démultipliée, parti, syndicat, direction, autant de resserrement de la contrainte, qui ne laissait que peu de place à une régulation autonome. Il y alors remise en cause de la légitimité de la régulation de contrôle. Qu’observe-t-on notamment à l’époque en Pologne? Une période de remise en cause, une démobilisation, vont laisser la place à l’arrivée de Solidarité, qui a un succès marquant et très rapidement, en s’emparant en quelque sorte du vide installé. Or il s’agit d’un mouvement ouvrier, revendiquant notamment de meilleures conditions de travail, mais remettant aussi en cause la légitimité du système syndical préalable, en appelant à moins de corruption, plus de morale.

 

J. D. Reynaud va alors émettre l’hypothèse, que si l’on peut admettre que le suicide est aussi une manière de quitter la société de ses semblables, il peut être l’indice d’anomie d’un système.

Il va reprendre ici une étude de Maria Jarosz, publiée en 1985, sur le taux de suicide dans la population active de la Pologne entre 1978 et 1983. Solidarité s’affirme à partir des accords de Gdansk en 1980 et le coup d’état de décembre 1981 met fin au mouvement. On observe une baisse au moment de l’avènement de Solidarité puis la hausse reprend après le coup d’état. De plus, cette évolution du taux de suicide par catégorie socio - professionnelle, notamment pour les ouvriers et les dirigeants, au regard de leurs enjeux respectifs, est tout aussi marquante.

La transgression et la remise en cause de la règle peut aussi entrainer des processus anomiques. Mais ses effets ne seront pas les mêmes, selon le système remis en cause. Ainsi une entreprise est moins vulnérable à la tentative nihiliste, qu’un système politique. La contre régulation à vide aura du mal à résister à des systèmes régulateurs fortement organisés. Les mouvements nihilistes n’ont jamais réussi à se propager complètement.

 

L’envers de la régulation

 

Y-aurait-il en quelque sorte une élimination « naturelle » des régulations trop contraignantes ? Il serait bien naïf de le croire. Non seulement, il n’y a pas de déterminisme dans l’évolution des systèmes sociaux, mais on ne peut prédire que telle ou telle forme de combinaison des rapports sociaux soit plus durable qu’une autre. Ce qu’on observe, ce sont des recombinaisons, des rapports de domination, coalition la remettant en cause, conflits, négociations…Si l’on a montré que certains mécanismes peuvent conduire à l’anomie, on ne peut prétendre identifier des mécanismes, qui permettraient une « bonne régulation » stable équilibrée une fois pour toute.

Il y a plus une invention perpétuelle de la régulation.

 

En revanche, les situations d’anomie ont quand à elles des impacts plus généralisables. L’affaiblissement des règles et de leur légitimité limite la capacité à contracter à communiquer, puisqu’il ne peut y avoir capacité à échanger à négocier.

Alors les liens s’amenuisent et la deuxième conséquence devient l’isolement, partiel, car la rupture complète est souvent rare et relative, car il n’y a pas qu’un seul système social. Un individu est intégré dans plusieurs systèmes sociaux, la famille, le travail, la vie politique… Il peut être isolé dans l’un, mais être très bien intégré dans l’autre.

On peut se demander si l’un des groupes d’appartenance a plus d’importance, dans l’étude des raisons du suicide. Mais le fait de mettre fin à ses jours n’indique pas quel système on quitte, ou vous quitte. Pour utiliser le suicide comme indicateur d’anomie, il faut savoir de quel système on parle et de quelle forme d’isolement social on parle.

 

En conclusion, « le développement de l’anomie n’est rien d’autre que l’inversion du développement de l’action collective. »

 

 

Chapitre IX- Une sciences des règles est-elle possible ?

 

Si la régulation ne peut se déduire d’un système global, du calcul purement rationnel d’intérêts, peut-on en rendre compte, la prédire ?

Certes, ceci ne peut se faire sur le modèle d’une science expérimentale. En revanche, pour l’auteur, une décision collective a les mêmes caractéristiques qu’une régulation. Il s’appuie sur cette analogie: cette science des règles peut alors être une science d’aide à la décision, à la décision conjointe.

 

Les acteurs et la connaissance de l’action

 

Les sciences sociales ne peuvent émettre des prédictions sur l’avenir, mais plus, après analyse des faits et situations apporter des préconisations, qui peuvent orienter les décisions et alors éventuellement modifier l’avenir : « faites quelque chose si vous voulez éviter que cela arrive. » C’est d’un conseil, qu’il s’agit.

De même, les acteurs dans un système social tentent d’anticiper l’avenir; ils vont s’approprier une situation et agir dans le sens de leur intérêt pour orienter le présent, vers un avenir souhaitable. L’anticipation est constitutive de la régulation sociale.

La science sociale leur apportera des conseils, mais ne peut prédire ce qu’ils en feront; en revanche, ces conseils orienteront d’une façon ou du autre leurs décisions : elle est ainsi une aide à la décision.

 

Contrairement aux sciences physiques, les objets des sciences sociales ne peuvent être détachés des rapports sociaux, dans lesquels on les étudie. Les théories élaborées ne peuvent être dissociées du sens que leur attribuent les acteurs. Dans les sciences sociales, certaines théories en apparence contradictoires, ne vont pas pour autant démontrer qu’elles soient fausses; sans défendre le déterminisme, on peut tout à la fois reconnaître le poids de certains facteurs sociaux et tout autant reconnaître l’autonomie de l’acteur.

 

Dans la régulation, l’autonomie de l’acteur va être clef, mais avec une conséquence: il n’y pas de coupure entre la rationalité des acteurs de la régulation collective et l’observateur, qui veut la comprendre. En effet, cette autonomie induit une rationalité propre, qui a un sens aux yeux de l’acteur et que l’observateur va essayer de comprendre et qu’il reconnaît. Créer des règles c’est créer une rationalité commune et donner un sens à l’action sociale. La régulation en créant, en innovant, va donner aussi du sens : « donner du sens à l’espace social », distinguer l’ordre et le désordre, le haut et le bas…

Le sens d’une action n’est pas contenu que dans son origine, il va se développer, se moduler, en se confrontant aux situations, aux échecs, aux résultats …L’action a une histoire, qu’il faut comprendre de son origine, mais aussi tout au long de ses étapes, qui vont la moduler.

 

Si les acteurs collectifs ont des capacités d’anticipation, celles-ci peuvent être variables: leur appareil de contrôle et de régulation va avoir un rôle non négligeable et corrélativement leur capacité à écouter des conseils scientifiques.

Même l’entreprise a pris conscience des difficultés des régulations centralisées depuis Taylor. On voit les limites d’une conception centralisée de méthodes et de leur déploiement. On observe même parois à la fin d’un projet, qu’on a résolu un problème d’hier. On sait désormais qu’il vaut mieux donner des orientations et permettre aux acteurs d’élaborer leurs solutions. De même, le rôle de l’intervenant va se borner à apporter des outils et jouer un rôle de facilitateur. Et souvent, l’appel à un intervenant extérieur est plus le besoin d’un acteur neutre, qu’un manque de compétences internes.

 

Au-delà, l’apport d’un conseil externe doit donc prouver le bien fondé de ses conseils, par la vérification des résultats des actions, qu’il a préconisées. On retrouve ici les caractéristiques de la connaissance scientifique.

D’autre part, s’il est difficile d’évaluer les apports des sciences sociales dans les actions et décisions du grand public, ce sont les cabinets conseils qui en sont les premiers destinataires. La portée reste donc limitée.

De même, les études scientifiques ne sont pas exemptes de jugements de valeur. Il existe bien des a priori moraux ; même s’il s’agit de dépasser des jugements de valeurs, comment accepter pour certains, que des différences ethniques soient un facteur de hiérarchisation sociale ?

 

L’aide à la régulation conjointe

 

Même dans une décision très centralisée, la décision ne peut se réduire à une seule rationalité. La régulation a des sources différentes. Si on appelle, régulation conjointe, le résultat de la rencontre de plusieurs légitimités, toute régulation est une régulation conjointe.

Peut-il y avoir une aide à la régulation conjointe ?

Cette aide peut-elle être apportée par un spécialiste, l’avocat, le conseil, « l’intelligent organisationnel », ou des services spécialisées de l’entreprise ? Ils contribuent tous à l’apport de connaissances. Or l’intervenant conseille souvent une partie. Mais pour contribuer à la régulation conjointe, ce n’est pas qu’une partie que l’on doit conseiller.

 

Le facteur clef d’une négociation est la clarification des enjeux de chaque partie, et de leurs véritables enjeux ; de même dans toute situation d’intervention sociale, le conseil va clarifier les enjeux, permettre aux parties de mieux se comprendre, faciliter un accord, mais ce n’est pas lui qui tranche.

Même s’il impose une déontologie d’accès égal à l’information, même si son intervention permet le développement de la connaissance pour l’ensemble des parties, et que des rapports de force évoluent, les rapports de pouvoir dominants/dominés perdurent. En revanche, la clarification des enjeux et des situations valorise les parties et reconnaît aux dominés une zone d’autonomie, des capacités de décision et des responsabilités.

 

Si on assimile l’adoption d’une règle à une décision, la connaissance des résultats de cette décision, ou l’anticipation de ses conséquences, peut modifier cette décision. Si la prédiction est impossible, la prévision va inciter à changer les règles. Mais les prévisions des experts ont leurs limites. Il s’agit plus de conseils, plus ou moins bien fondés.

De même l’étude d’un système social complexe et l’anticipation sont difficiles, car un système social bouge, et le temps de comprendre la structure, il a évolué. Les expérimentations ou simulations, quand à elles semblent plus intéressantes, elles vont apporter de la connaissance dans des contextes mal connus, et développer un peu plus d’anticipation.

 

Pour qu’un acteur collectif se constitue, qu’une communauté capable d’une action collective se forme, il faut au minimum qu’elle se découvre un projet et des règles communes. Or il s’agit d’une invention. La connaissance de l’action collective va contribuer à instituer l’acteur collectif. Il est aussi difficile de cerner la contribution de l’intervenant extérieur : acteur, prophète, témoin ? Or même dans les meilleures conditions possibles de rigueur, de neutralité, il participe également à la définition des acteurs.

 

Une société éclairée ?

 

Une science des règles ne peut bien sur prédire quelles règles adopter. En revanche, on a vu qu’un apport de connaissances peut aider à une régulation conjointe.

Mais le développement certes marquant des connaissances dans nos sociétés modernes ne permet pas pour autant d’être très optimiste, car elle n’est pas sans difficultés et plusieurs obstacles restent à franchir, notamment pour les sciences sociales.

 

La recherche est ainsi confrontée à plusieurs difficultés. Ses exigences méthodologiques nécessitent du temps, dans un monde pressé. Elle peut aussi ne pas être pertinente, l’objet étudié est trop limité ou éphémère, ou à l’inverse le champ de l’étude est trop vaste. La façon de poser le sujet de l’étude oriente déjà l’action. L’utilisation de méthodes scientifiques ne suffit pas à garantir la pertinence.

Celle-ci dépend aussi des rapports entre producteurs et consommateurs. La pression de la demande et son urgence conduisent à des déviations. De corrélations, on déduit une relation de cause à effet, on extrapole d’une première étude presqu’une loi… et certains types d’études qui sont plus communicables et rapidement exploitables, sont plus faciles à vendre.

Par ailleurs, la spécialisation s’est extrêmement développée et la compartimentation des chercheurs et ce, même au sein d’une discipline. Or à force d’approfondir le sillon, on se coupe de la connaissance plus large du champ considéré : on peut voir apparaitre un vrai risque de diminution du niveau théorique.

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site