Philippe Zarifian, à quoi sert le travail?

 

 

Philippe Zarifian

 

A QUOI SERT LE TRAVAIL ?

 

La Dispute, Comptoir de la politique ; 2003 

 

présentée par Nézha NAJIM, auditrice au CNAM de Paris

 

 

1 - BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR

 

Philippe ZARIFIAN  est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et Docteur de 3ème cycle en sciences économiques. Il est  habilité à diriger des recherches en sociologie

 à Paris X. Il est actuellement  chef de département au CEREQ (Centre d’Etudes et de Recherches sur les Qualifications) et,  chercheur au L.A.T.T.S. , laboratoire de l’ Ecole Nationale des Ponts et Chaussées à Marne-la vallée, où en tant que professeur, il enseigne la sociologie à l’université.

Ses thèmes de recherche sont : les modèles d’organisation, la qualification professionnelle et le modèle de compétence et enfin la civilité et la mondialité dans la modernité avancée.

Il intervient régulièrement dans les grandes entreprises sur les problèmes d’organisation du travail.

A titre personnel, il a publié une quinzaine d’ouvrage dont les derniers sont :

- Temps et modernité. Le temps comme enjeu du monde moderne, éditions L’Harmattan, collection Logiques sociales, série « sociologie de la modernité », février 2001.

- Le modèle de la compétence. Trajectoire historique, enjeux actuels et propositions, éditions Liaisons, avril 2001.

- L’émergence d’un modèle du service, enjeux et réalités, éditions Liaisons, janvier 2002.

L’auteur a également publié dans plus d’une vingtaine d’ouvrages collectifs ou revues spécialisées.

 

2 - POSTULATS

 

Dans son ouvrage, l’auteur se démarque des deux approches dominantes qui traitent de la question du travail. L’approche structurelle ou fonctionnelle qui raisonne en terme de division du travail et de coordination des travaux, et où le travail est réduit à un ensemble  de tâches empreintes de prescription, de reproduction et de performances. L’autre approche est plutôt stratégique. Elle raisonne en terme de domination, et d’exploitation dans laquelle le salarié ne peut que résister ou utiliser les marges de manœuvre laissées ouvertes par le pouvoir patronal. A ces approches, il oppose le pouvoir d’action, la capacité à donner du sens et l’engagement de la subjectivité de ceux qui s’affrontent au quotidien à des situations professionnelles.

Son premier postulat est que l’existence de la puissance de pensée et d’action est premier et irréductible même dans les travaux les plus tayloriens.

Tout en démontrant que le travail est avant tout invention en référence à G. Tarde et ce, quel que soit le type de travail, il avance comme postulat que l’on ne peut comprendre l’importance de l’invention qu’en faisant intervenir la notion d’événement. Le sens donné à ce dernier ne pouvant être dissocié du concept de service, c-à-d de ce qui est effectivement engendré par le travail professionnel et de son utilité sociale.

Tout en repensant à de nouveaux modes de déploiement de la productivité au travail, l’auteur avance le postulat suivant : le marché est un mythe comme d’ailleurs les besoins sociaux. Et, de toute façon le marché est en train de dépérir, de devenir une pure fiction et que seule reste une intense concurrence monopolistique de territoires de clientèles.

Aussi, le sens que l’on peut donner au travail est fragile et il faut sans arrêt en prendre soin et, à tout moment l’individu peut perdre le sens de ce qu’il fait et tomber dans l’aliénation. L’aliénation ne consiste pas à s’affronter à de l’hétéronomie, elle surgit par perte de sens, enfermement d’une pure routine reproductrice dont on ne verrait plus ce qu’elle apporte au vivre commun, et dans un champ de pressions que l’on ne peut que subir.

A travers deux approches du temps, le temps spatialisé ou compté et le temps devenir, l’auteur montre que si le temps quantitatif reste utile, il doit être ramené à sa juste place à savoir être l’indicateur d’une mesure du temps mais aucunement celle de la conduite réussi de l’activité professionnelle. D’où le postulat suivant : c’est aux enjeux du devenir social et humain que toute activité doit être rapportée.

Enfin, l’auteur en conclut que le complexe de rapports sociaux permet d’envisager le travail non comme libérateur mais comme une source d’émancipation, grâce à la prise de parti et d’action concrète sur la vie sociale. Le devenir du travail participe d’une visée émancipatrice sur la vie sociale générale, en tension et lutte permanente avec la condition salariale dans laquelle on prétend l’enfermer, et sa forme la plus contemporaine : la société de contrôle.

 

3 - HYPOTHESES

 

La première question posée par l’auteur dans son  ouvrage est de savoir si l’on se trouve dans une société disciplinaire ou une société de contrôle. A partir de la confrontation entre rapports de domination et d’émancipation, il utilise la notion d’engagement subjectif pour penser cette confrontation. Il pose sur le plan historique, le problème de l’évolution de la société disciplinaire vers une société de contrôle, en montrant que cet aspect impose une évolution des rapports de domination au sein de l’entreprise. Il n’y a pas substitution des sociétés de contrôle aux sociétés disciplinaires, mais une poussée des sociétés de contrôle au sein des sociétés disciplinaires.

Le travail et le temps : quelle relation existe entre eux ? Comment le travail pénètre le temps et inversement ? Par la distinction entre temps spatialisé et temps devenir (termes empruntés à Bergson), l’auteur définit deux conceptions différentes du temps qui le conduisent à mettre en évidence deux conceptions différentes du travail. Si le temps spatialisé reste aujourd’hui ultra dominant, le temps devenir ne manifeste aujourd’hui son existence que de manière souterraine bien que totalement effective.

La production du service se trouve d’entrée engagée dans le temps devenir, dans le temps de la différence qualitative entre l’avant et l’après de la mutation. Si le concept de service entraîne une variation de puissance du destinataire (dans la sphère de son mode de vie), rien ne garantit que cette variation soit positive ou négative. Quant à la puissance de production engagée par le producteur de service, elle a pour tension potentielle de faire advenir du service,  jusqu’au stade de la transformation effective réalisée pour l’usager. Aussi, à la différence du destinataire du service, cette puissance est éthique dans la responsabilité que les producteurs prennent de proposer et présenter ce service en termes d’usage social potentiel.

S’il y a éclatement aujourd’hui de l’unité théâtrale du travail (unité de lieu, de temps et d’action) ce n’est pas pour autant qu’il s’agit d’un retour à l’ère préindustrielle et, éternel retour ne veut pas dire retour à l’identique. L’activité devient conjointement plus profondément individuelle et plus profondément collective. La relation de l’individu à son activité tend à devenir une monade, une totalité en soi.

Une tension existe entre temps spatialisé et temps devenir et, si nous inversons les choses, le temps réellement productif est celui qui assure une transformation objective et positive de la situation (pour ce qu’on attend de la production et du travail professionnel), le temps devenir : celui dont on perçoit bien l’utilisation, et qui n’est plus détachable de la mobilisation de l’intelligence et du travail lui-même. C’est le temps du travail et non le temps de travail. De plus, on assiste à une montée de la qualification et de l’hétérogénéité des temps qui entre en tension forte avec l’expression classique du comptage d’un temps homogène.

Dans l’organisation apprenante, l’apprentissage est fondé sur les événements, la communication et le renouvellement des formes de l’expérience professionnelle dont les limites pour ces dernières sont le modèle de la routine et le modèle des règles de métier. Le modèle du virtuel et de l’abduction , en rapport avec les événements provoqués, est le modèle proposé par l’auteur.

L’intellectualité pure est un référent majeur de l’exercice des rapports sociaux de domination au croisement précis entre rapport salarial et rapports sociaux de sexe. La logique et l’autonomie sont les deux concepts de domination. La logique comme exercice pur de l’intellectualité pure car les femmes sont reconnues comme intelligentes mais non logiques. L’autonomie attribuée aux hommes car ils réussissent à se libérer de toute contingence matérielle.

L’enjeu de la lutte concurrentielle n’est pas le marché, il est tout autre, c’est la captation d’une clientèle. Le marché est en train de disparaître et les prix de marché disparaissent également. L’idée selon laquelle les prix seraient formés à partir de calculs précis portant sur les coûts unitaires de production relève de l’idéologie pure, entretenue par Bruxelles. Comme la comptabilité analytique imposée aux firmes pour justifier de leurs coûts réels et éviter des subventions croisées.

Marx n’a jamais parlé de rapports sociaux de sexe. Cet oubli correspond en fait à des erreurs profondes et à une distorsion de point de vue quant à la question cruciale de l’émancipation et la difficulté à associer émancipation humaine et émancipation sociale.

 

 4 - DEMONSTRATION

 

Approche globale de l’ouvrage 

 

Dans quels rapports et selon quel contenu le travail se déroule aujourd’hui ? Ce sont les questions que se propose d’analyser l’auteur. Pour ce faire, il se distingue des courants stratégiques et fonctionnalistes et se situe en prolongement des courants théoriques qui mettent en avant le pouvoir d’action, la capacité à donner du sens et l’engagement de la subjectivité de tous ceux qui s’engagent dans des situations professionnelles.

A partir de nombreux exemples pris dans le secteur industriel et tertiaire, il énonce des hypothèses. Une fois étayées et le plus souvent en faisant référence à de grands théoriciens et ou philosophes (Marx, Spinoza, Kant, Foucault, Deleuze..), il conduit sa démonstration d’une façon heuristique et  aboutit à des conclusions. Au-delà des enquêtes qu’il a réalisées sur le terrain auprès de nombreux salariés dans différents secteurs d’activité (sept années d’enquêtes), il s’appuie également sur son expérience en tant que consultant dans l’entreprise Danone, pour appuyer sa démonstration sur l’intérêt de l’apprentissage à partir de l’événement et sur les bénéfices de l’organisation apprenante. 

Tout d’abord, l’auteur montre que le travail est exercice concret de la puissance d’action et de pensée des individus que ce soit dans leur singularité ou dans leur interdépendance et leur coopération. Il est invention avant d’être imitation et reproduction. Et, pour comprendre l’importance de l’invention et la créativité, il fait appel au concept d’événement : apprentissage par l’événement, le travail qui prend sens à partir de l’événement et ’événement qui prend du sens avec le concept de service.

C’est à partir aussi de l’événement que l’auteur veut montrer qu’une autre approche de la productivité est possible. Sans chercher pour autant à substituer son approche à la définition actuelle de la productivité, il cherche à initier une autre façon de considérer la productivité du travail. A partir de deux exemples, l’un dans l’industrie au moment d’une panne et l’autre dans une société de service de télécommunications, il montre que le temps réellement productif, celui qui assure une  transformation objective et positive ( pour ce qui est attendu de la production et du travail professionnel) de la situation, est le temps devenir, celui dont on perçoit bien l’utilisation , mais qui n’est plus détachable de la mobilisation de l’intelligence et du travail lui-même, qui est le temps du travail, et non le temps de travail. L’auteur ne néglige pas pour autant le temps spatialisé (compté) qui reste en tension permanente avec le temps devenir du fait de la logique de notre système économique actuel.

 

Eclairage particulier sur certains chapitres

 

Emancipation et domination

 

Quelle évolution du travail en matière d’émancipation et de domination ?Pour l’auteur, si le pouvoir au travail s’exerce, il s’exerce par action sur l’action d’autrui. Et, il  n’y a rapport de domination que lorsque l’exercice réciproque  se trouve structuré sur un mode inégalitaire du pouvoir, donnant à une force domination sur l’autre. Or s’il y a des rapports de pouvoir à travers tout le champ social, c’est qu’il y a de la liberté partout. Et, il y a liberté, liberté d’abord dans la puissance de l’exercice de penser, d’agir et de coopérer des individus sujets. Alors qu’il n’y a pas substitution des sociétés disciplinaires par les sociétés de contrôle, mais plutôt une poussée des sociétés de contrôle au sein des sociétés disciplinaires, cela se manifeste surtout par ce que l’auteur appelle le contrôle d’engagement et qu’il illustre à partir du concept de modulation : modulation de l’usage du temps, de l’espace, et de l’engagement subjectif de chaque individu. Par ce biais, le contrôle disciplinaire n’est plus opérant. A l’inverse différents moyens de contrôle sont mis en place à savoir rendre compte de résultas, d’objectifs, tenir des délais,...

 

Le temps au travail

 

En partant de la distinction entre le temps de travail qui a suscité de nombreux débats ces dernières  années, et le temps du travail, l’auteur arrive à montrer l’importance du temps devenir face au temps dit spatialisé qui est le temps quantifié et qui sert à donner un cadre au travail (35h). Sans pour autant élire un temps contre l’autre, il cherche à montrer la prédominance du temps de la montre  sur le temps devenir et à souligner l’importance de ce dernier dans le travail. A travers quatre exemples pris dans des secteurs d’activité différents, il montre que le temps concret de base de tout travail revient à conduire un devenir, en mobilisant l’expérience passée et en anticipant l’advenir.

 

La productivité

 

Une autre approche de la productivité du travail peut être conceptualisée. En s’inspirant de Deleuze lisant Spinoza, il définit l’exprimé comme les effets utiles à produire, l’exprimant comme la puissance en puissance à la puissance de l’acte et l’expression comme la synthèse de tous les temps du travail ou la synthèse narrative de la production. La prise en compte des effets utiles doit placer, selon l’auteur, l’attendu social du déploiement de la productivité en amont de l’efficacité.

 

Intellectuelle pure et domination des femmes

 

L’auteur montre que c’est au sein des rapports sociaux que cette position de domination s’est construite, avant que d’être asservie aux rapports découlant de la condition salariale. Deux facteurs ont contribué à cette domination. Le premier est la logique, exercice de l’intellectualité pure, modèle qui ne reconnaît pas cette faculté aux femmes. Le second est l’autonomie, reconnue pour les hommes qui réussissent à se dégager de toute contingence matérielle et à se dévouer corps et âme à leur travail, tandis que pour les femmes d’autres préoccupations les empêchent  d’être totalement autonome et intégrée dans le monde de l’intellectualité pure.

 

Evénement et sens donné au travail

 

A travers l’histoire d’un conflit social dans une entreprise de télécommunications, l’auteur montre comment l’importance d’un événement est corrélée au sens que les acteurs concernés peuvent lui donner. Il appuie sa démonstration en se focalisant particulièrement sur une équipe de techniciens qui a cherché à comprendre les  événements qui se profilaient pour construire un devenir possible en recherchant le sens de leur travail, en contre effectuant l’événement pour lui donner un sens nouveau et en faisant des contre propositions. Au contraire, les autres équipes ont plutôt subi l’événement et, par ce biais n’ont pas su donner davantage de sens à leur travail notamment en faisant des propositions face au contenu de leur travail qui commençait à devenir routinier et sans perspective.

 

La disparition du marché

 

Par différents constats, l’auteur montre que la notion de marché n’existe pas et que l’enjeu de la lutte concurrentielle n’est pas le marché mais la captation d’une clientèle. Pour cela , il passe différents éléments en revue : les modifications dans le modèle économique de rentabilité sont les parts de clientèle. Ce qui conditionne la viabilité des modèles économiques ce sont les flux de revenus réguliers, récurrents et croissants, d’où l’augmentation des systèmes de forfait et des stratégies de fidélisation ; les indicateurs classiques de parts de marché deviennent donc obsolètes ; les clients sont attirés par des services nouveaux et, ce sont les services qui deviennent facteurs de différenciation pour les firmes ; les tarifs ne sont plus un indice de l’existence d’un prix de marché mais résultent d’un jeu de rapport de force entre une série complexe d’acteurs ; la comptabilité est devenue d’une part inopérante car les prix sont des prix politiques qui relèvent de jeux de rapports de force et d’autre part une idéologie car elle est imposée aux firmes pour justifier de leurs coûts réels et éviter des subventions croisées ; les clients deviennent des êtres politiques qui forment une opinion et sont capables d’agir et donc s’affirme une demande d’une autre nature, une demande de mutation dans les manières de vivre. Enfin, l’économie de service est faiblement reconnue car le client est acteur et devient client citoyen, rôle qui ne lui est pas encore reconnu.

 

Société de la connaissance, société des services

 

Qu’est-ce que la société ? La société existe-t-elle ?

 L’auteur ne souhaite pas entrer dans le débat de la caractérisation de la société actuelle, débat qu’il trouve stérile, néanmoins, il fait une démonstration par l’absurde en disant que si la société était une réalité sensible, il était en mesure de la rencontrer. Or ceci n’est pas le cas, cas est-ce alors un concept ? Or un concept doit répondre à un problème et ce problème quel est-il alors ?

 Il s’agit de faire exister un ordre et une société originaire, car contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire par référence à Marx, celui-ci n’a jamais parler de concept de société, il a uniquement parlé de rapports sociaux.

 

Les rapports sociaux et la question de l’émancipation

L’auteur montre que Marx a été le premier à avoir bâti une théorie des rapports sociaux. Or l’essence humaine n’est autre chose que l’ensemble des rapports sociaux. Pour Marx, la philosophie des rapports sociaux est sous-tendue par l’émancipation humaine. Et, cette émancipation est un mouvement qui n’est pas forcément liberté. Dans l’émancipation, on renverse une oppression et du même coup, il se crée une liberté nouvelle.

Dans un second temps l’auteur montre les limites des théories de Marx à savoir sa diificulté à associer émancipation humaine à émancipation sociale et à indentifier l’émancipation sociale à la seule lutte des classes et, ne considérant pas les femmes au même titre que la classe ouvrière, il a occulté les rapports sociaux de sexe.

5 - RESUME DE L’OUVRAGE

 

Introduction

 

L’auteur situe sa réflexion dans le prolongement des courants de recherche qui voient dans le travail pour l’individu  un  moyen ou un  pouvoir d’action. Celui-ci engage pleinement sa subjectivité au quotidien  pour donner du sens aux situations professionnelles.

 Aussi, le travail est invention à différents degrés, face à toute situation professionnelle, toute personne est amenée non seulement à créer ou à inventer, mais aussi à donner du sens aux événements rencontrés.

 Toutefois, le sens donné au travail est fragile et sa perte conduit l’individu à l’aliénation au travail.

 Quant au rapport au temps dans le travail, deux approches se confrontent, celle du temps spatialisé, que l’on compte, qui domine, et celle du temps devenir qui donne un enjeu social et humain à toute activité.

 Enfin le concept de rapport social énoncé par Marx est repris par l’auteur sous l’angle des rapports sociaux, permet-il d’envisager le travail comme source d’émancipation ?

 

Les sociétés de contrôle

 

Des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle

 

En s’inspirant d’un texte de Gilles Deleuze « Pourparlers », l’auteur s’interroge sur les évolutions actuelles du travail sous l’angle double de la domination et de l’émancipation. C’est à travers le concept de l’engagement subjectif de l’individu qu’il oppose entre eux les rapports de domination et d’émancipation. Selon G .Deleuze, nées au 18ème siècle, les sociétés disciplinaires trouvent leur apogée au 20ème siècle. Dans cette société, l’individu ne cesse de passer d’un monde clos à un autre (famille, école, caserne,…). Et, le capitalisme industriel a largement emprunté ses modèles de l’asile et de la prison, pour construire ses modalités disciplinaires. Aussi, toute société disciplinaire induit ses propres modalités de résistance. L’ouvrier, seul ou à l’aide de ses collègues, va développer des stratégies de contre-pouvoir. Pour G .Deleuze, les sociétés disciplinaires sont déjà en déclin, à l’image de tous les milieux d’enfermement et, il s’agit aujourd’hui de gérer leur agonie. A leur place s’imposent les sociétés de contrôle qui ne sont plus des moules, mais des modulations à tout niveau : salaire, organisation, contenu du travail, objectifs et acquis de l’individu. Nous passons de l’homme des disciplines à l’homme du contrôle, retenu par un élastique et qui doit en permanence rendre  compte sur des résultats à une hiérarchie.

 

Le réaménagement des rapports de domination

 

L’auteur nuance les propos de G. Deleuze et pense qu’il n’y a pas substitution des sociétés disciplinaires par les sociétés de contrôle mais plutôt une poussée des sociétés de contrôle au sein des sociétés disciplinaires avec des effets de tension et d’éclatement et non de substitution. Pour preuve, le maintien des dispositifs disciplinaires de type tayloriens dans toute une série d’emplois. Néanmoins, la technologie informatique apporte de nouveaux moyens de contrôle et de discipline par un contrôle possible de chaque acte de travail et  des informations utilisées et ou traitées. Ceci pouvant conduire à  l’élaboration de normes standard de travail et de calcul d’effectifs nécessaires avec une extrême précision. Le moule de la disciplinarisation s’affine de plus en plus tout en n’étant pas une voie d’avenir. Il est d’une part peu acceptable socialement et n’engendre des progrès de productivité que très limités. Apparaît donc à côté et à l’intérieur de la société disciplinaire un nouveau type de contrôle appelé « contrôle d’engagement ».G. Deleuze l’a défini comme un concept  clé, celui de la modulation. Celui-ci va au-delà de ce que l’on appelle la flexibilité par exemple dans les horaires de travail. Par la modulation de l’usage du temps, par le biais de l’informatique, le travail devient possible quel que soit l’heure de la journée ou de la nuit. Par sa modulation dans l’espace, il devient possible n’importe où. Par la modulation de l’engagement subjectif, c’est le salarié lui-même qui décide du moment où il va enclencher son activité. Coupler le contrôle et le contrôle disciplinaire  semple difficile à mettre en oeuvre et peu réaliste. Par contre, le contrôle des actes par objectifs et résultats se couplent avec les différentes de modulation ce qui place le travailleur à la fois dans un enfermenent disciplinaire et dans un contrôle d’engagement rendu possible par les nouvelles technologies informatiques.

 

La redéfinition des rapports d’émancipation

 

L’accès à l’ordinateur et à ses bases d’information, les facteurs de modulation du temps et de l’espace, l’usage personnel de cet outil, le développement de relations authentiques en réseau constitue un progrès dans le rapport d’émancipation qui suppose toutefois, un engagement subjectif fort de l’individu. Cet engagement  n’étant pas sans prise de risque du fait que le sujet engage sa pensée, son opinion voire même ses convictions.

 

Les tensions entre rapports de domination et rapports d’émancipation

 

En se référant à M. Foucault « Dits et écrits », l’auteur rappelle que le pouvoir s’exerce sur l’action de l’individu et qu’il devient domination lorsque les rapports deviennent dissymétriques. Néanmoins lorsque le pouvoir s’exerce, c’est qu’il y a de la liberté, liberté de penser, d’agir et de coopérer entre individus. Ce qui est nouveau c’est que paradoxalement, cette société de contrôle qui délégitime la société taylorienne, élargit les devenirs des sujets face aux problèmes communs liés  aux espaces d’enferment qui cessent d’être clos (famille, école, usine ...). Les rapports d’émancipation se caractérisent par un engagement subjectif de l’individu, par sa capacité d’action face à des événements rencontrés et qu’il arrivera à contre effectuer. Pour exemple, l’opératrice d’un centre d’appel qui saura se distancier de la pression disciplinaire exercée notamment en prenant plus du temps imparti pour répondre à un client. Il s’agira pour elle de privilégier la notion de service plutôt que celle du rendement. Par cette action, elle transgresse la domination qu’elle subit.

 

 

 

 

                              

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