Claude Dubar La socialisation

Claude DUBAR, maître de conférence de sociologie à l’Université des Sciences et Techniques de Lille I, détaché au CNRS et Directeur du Laboratoire de Sociologie du Travail, de l’Education et de l’emploi (LASTREE) de Lille, également détaché au CEREQ (Ministères de l’Education et du Travail) est actuellement professeur de sociologie à l’Université de Versailles-St Quentin en Yvelines.
Ses domaines d’investigations ont pour objet les identités salariales et l’insertion des jeunes (d’où un certain nombre de publications sur les formations en entreprise, la formation continue)

  • "Formations permanente et contradictions sociales", Paris, Ed.Sociales, 1980

  • "L’autre jeunesse. Jeunes stagiaires sans diplôme", Presse Universitaire de Lille, 1987

  • "La formation professionnelle continue", Paris, Ed. La découverte, 1990 en coordination de travaux,

  • "Cheminements professionnels et mobilités sociales", La documentation française, 1992

  • "Génèse et dynamique des groupes professionnels" Presse Universitaire de Lille, 1994

Claude DUBAR fait partie de ces "inclassables" qui mêle avec efficacité plusieurs disciplinaires, et leurs mouvances théoriques spécifiques afin de mener à bien ses études.

"La socialisation : construction des identités sociales et professionnelles" est à la fois un écrit théorique et pragmatique en ce que Claude DUBAR utilise les différentes approches relevant tant de la sociologie que des sciences de l’éducation en tant que soubassement aux différentes études empiriques portant sur la socialisation professionnelle et la dynamique des identités professionnelles et sociales.

Axes de travail de C. Dubar :

  • Poser le cadre théorique de la notion d’identité sociale, essayer d’en donner une définition sociologique prenant en compte la diversité des approches conceptuelles,

  • Appliquer ces différentes définitions à l’identité professionnelle

  • Dépasser les oppositions entre identités collectives et identités personnelles en les considérant comme un tout structurant de la construction identitaire

Question posée par l’auteur :

Comment aujourd’hui expliquer ce que les médias communément appellent le phénomène de "crise identitaire" ?

Dans un contexte de changement permanent, amplifié par des contextes sociaux plus ou moins durement vécus par les individus, la compréhension du phénomène de socialisation est un levier majeur.

La socialisation perçue au travers de sa dimension professionnelle est en mesure de nous éclairer sur la construction des identités sociales et professionnelles. C’est à cette tâche analytique et empirique que s’intéresse Claude DUBAR.

RÉSUMÉ - ARGUMENTATION


Son plan

Qu’est ce que l’identité ?

La difficulté à définir ce terme est en partie à l’origine de son apparition, notamment auprès des médias qui en font un terme "fourre tout" permettant d’expliquer les déviances sociales, criminologiques de certains acteurs de la société.

Or l’identité est loin d’être un seul phénomène social, mais c’est aussi une réalité génétique (l’identité du fœtus dans le ventre de sa mère) , éducative (la structuration mentale de l’enfant)…

C’est aussi un construit humain, "produit de socialisations successives".

La socialisation expliquerait donc en partie le phénomène de construction identitaire, à condition de clarifier ce mot encore tabou, souvent connoté de manière négative.

C’est ce à quoi s’attache Claude DUBAR,

  • en entament ses réflexions par une analyse des processus de socialisation (courants de pensée théoriques)

puis en mettant l’accent sur la dimension professionnelle de la construction identitaire, en ce qu’elle constitue selon lui, un élément fondamental de la socialisation,

  • enfin, en procédant, dans une troisième partie, à une rétrospection des recherches françaises.

 

Partie 1 : Socialisation et construction sociale de l’identité

I / Approche piagétienne et ses prolongements sociologiques

 Parler de socialisation chez l’enfant, c’est se référer à la psychologie génétique. Piaget va au-delà de l’opposition faite par Durkheim entre approche psychologique et approche sociologique, mais aborde de front l’approche sociologique et les explications psycho-biologiques de la socialisation.

Le développement mental de l’enfant est une construction continue (processus d’équilibration qui se caractérise par le "passage d’un état de moindre équilibre à une état d’équilibre supérieur") et non linéaire.

Caractéristiques essentielles du processus :

  • des structures (ou formes d’organisation de l’activité mentale) qui sont soit cognitives (c’est à dire internes à l’organisme) (1) soit affectives (c’est à dire externes à l’organisme et relationnelles)(2)
  • un fonctionnement constant non linéaire.

(1) Ces structures assurent le développement de l’enfant, non pas dans le sens où elles génèrent des réactions instinctives face à des stimulations externes mais plutôt dans le sens où ces réactions sont le résultat de l’interaction entre l’organisme de l’enfant et son environnement social, d’où la nécessité permanente de rééquilibration.

L’équilibration se fait de deux manières :

  • par assimilation, c’est à dire "incorporation des choses et personnes à des structures déjà construites" (exemple : la succion du nourrisson qui est l’incorporation buccale du monde)
  • par accommodation, c’est à dire "réajustement des structures en fonction des transformations externes" (exemple : la modification du réflexe de succion lorsque la mère passe du sein au biberon)

Ce phénomène d’accommodation permet de mettre en exergue quatre composantes : les schèmes pratiques (ou objets), l’espace, le temps et le rapport de causalité.

(2) Sur un plan relationnel, dès le stade d’intelligence intuitive de l’enfant, ce dernier expérimente la soumission contrainte aux adultes.
Au passage à l’intelligence concrète, il expérimente la coopération volontaire. Ce passage, fonction de l’âge de l’enfant, est essentiel dans l’approche piagétienne de la socialisation.

Cette période de vie de l’enfant va l’application de règles motrices (à environ 2 ans) à la codification, négociation de règles du jeu (à environ 12 ans).

 Pour Durkheim, "l’éducation est la socialisation méthodique de la jeune génération".

Il en appelle ainsi à un modèle culturel transmis par la génération précédente alors que pour Piaget, elle n’est pas une transmission par la contrainte de la part d’un groupe mais est une construction de nouvelles règles suivant une logique coopérative.

Piaget reconnaît néanmoins la valeur historique de la socialisation vue sous son caractère purement répressif.

Le rapport de contrainte externe est fondé sur une autorité et un sentiment du sacré alors que la coopération fait référence au respect mutuel et à l’autonomie de la volonté : résultat d’une évolution intellectuelle et d’un développement moral la société.

Cette société, selon Piaget, "n’est pas chose unique" à la différence de Durkheim qui parlait de "La" société à propos de toute société moderne.

La société est "un ensemble de rapports sociaux" qui inclut :

  • des règles (aspect cognitif)

  • des valeurs (aspect affectif)

  • des signes (aspect expressif).

Ce sont les éléments à partir desquels se construit la socialisation. Cela signifie qu’il y une corrélation forte entre structure mentale (précédemment envisagée) et structure sociale.

Il n’y a pas de séparation nette entre les formes sociales de coopération et la construction mentale de l’enfant, d’où une difficulté à tracer une frontière entre psychologie et sociologie (vu précédemment).

 Une extension à la sociologie de l ‘éducation devient alors envisageable…

Développement psychogénétique comme équilibration et analyse sociologique ?

C. Dubar en appelle alors à J. Lautrey.

Pour cette dernière, "les conditions de vie et de travail, liées au statut socio-économique des parents, déterminent leurs pratiques éducatives qui, à leur tour, influent sur le développement intellectuel de l’enfant".

A partir de la structuration de l’environnement familial (faible/ souple / rigide) , elle établit que "plus la profession du père est en haut de la hiérarchie sociale et plus le type de structuration est souple, plus la profession est basse, plus le type est rigide". "Les enfants élevés dans une structuration de l’environnement familial souple sont en avance du point de vue du stade atteint dans leur développement opératoire".

Par structuration souple, il faut entendre un environnement familial présentant à la fois des perturbations capables de générer des déséquilibres, et des régularités capables de permettre des rééquilibrations (suivant le processus d’équilibration de Piaget).

Lautrey utilise donc une grille de lecture à double entrée :

  • environnement éducatif familial (type de structuration) et réussite scolaire

  • CSP (statut social) et environnement éducatif familial.

Elle fait implicitement un lien entre CSP et réussite scolaire.

Parler de réussite scolaire est par ailleurs extrêmement ambigu.

  • la réussite scolaire sanctionne t’elle un niveau de développement mental ou un degré d’adéquation à des règles, valeurs et signes prônés par l’institution école  à partir du principe suivant lequel les enfants recourant à un code linguistique "restreint" est plus souvent en situation d’échec scolaire?

  • la réussite scolaire des enfants est t’elle liée à l’univers professionnel des parents ? Y a t’il transfert des normes professionnelles dans l’univers familial ?

Les recherches récentes relèvent l’influence du niveau de diplôme et de l’origine sociale des parents sur la réussite scolaire des enfants, ce, en dehors de toute considérations d’ordre économique.

…et en sociologie politique ?

C’est ce à quoi s’est attaqué A. Percheron qui définit la socialisation comme "l’acquisition d’un code symbolique résultant de transactions entre l’individu et la société" (toujours suivant le principe d’équilibration).

  • Il y a donc des transactions permanentes entre socialisé et socialisateur,

  • La socialisation relève de la personne suivant :

  • la représentation du monde qu‘elle se fait

  •  l’influence de certains agents

  • la socialisation est structurante de la construction identitaire dans un cadre collectif et relationnel.

Il n’y a donc pas de construction identitaire unique mais des constructions, fonction de communautés d’appartenance.

 Pour en revenir à l’approche génétique de la socialisation

Selon Piaget, le phénomène de socialisation n’est pas un conditionnement, l’inculcation de règles, normes et valeurs par des institutions à des individus passifs.
Ce n’est pas non plus un phénomène linéaire mais est marqué par des ruptures, reconstructions et restructurations d’équilibres toujours provisoires.

Cette approche est-elle caractéristique de l’enfance et connaît-elle un achèvement au moment de l’adolescence ?
C’est ce que semblait penser Piaget, le développement de l’intelligence formelle de l’enfant atteignant son stade ultime à l’adolescence et au moment de l’entrée sur le marché du travail, moment qui structure toute tout le parcours professionnel futur.

Or aujourd’hui, la crise sociale et professionnelle laisse des traces, les parcours professionnels revêtent un caractère aléatoire, les évolutions des conditions familiales invalident ce principe (idée prônée par Fürth)

Une position moins tranchée que celle de Fürth consiste à retenir l’essentiel de l’approche piagétienne (et notamment le processus d’équilibration) mais en reconnaissant le processus comme permanent et plus complexe eu égard aux conditions socio-économiques plus complexes nous environnant.

 

2 / Approche de l’anthropologie culturelle et du fonctionnalisme

L’approche psychogénétique, centrée exclusivement sur l’individu-enfant, n’explique pas tout de la socialisation.
Les ethnologues et anthropologues apportent leurs explications de la socialisation à partir de l’étude des adultes en sociétés, et des procédés éducatifs utilisés en diverses sociétés.
A l’origine de l’anthropologie culturelle, il y a A. Kardiner.
Quel modèle général du phénomène de socialisation peut t’on tirer des exemples tirés d’expériences auprès de diverses sociétés, aux caractéristiques fondamentalement différentes ?
Loin de faire de ces particularismes des règles générales, il faut surtout retenir le fait que certains modèles d’analyses, certains enseignements permettent aujourd’hui d’expliquer des faits de socialisation dont certains sont référencés ci-dessous :

Ruth Benedict conduisit une étude comparative auprès de trois sociétés différentes au Nouveau Mexique, Nouvelle Guinée et Amérique. Elle retient que "la plupart des gens sont façonnés à la forme de leur culture". Les enseignements relevés sont les suivants :

  • Au sein de toute société, des comportements "déviants" conduisent à l’identification d’individus dits "anormaux", les critères d’anormalité variant suivant la société considérée.
  • Une attention particulière est accordée à la période de la petite enfance dans la formation du "Moi" suivant l’approche freudienne.
  • Les tabous, interdits sociaux peuvent porter sur des items totalement contradictoires d’une société à l’autre.

Cette approche anthropologique remet en question l’approche piagétienne en ce que la classification faite par Piaget, en différents stades de développement, n’est pas transposable à tous types de sociétés.

L’anthropologie culturelle retient avant tout que la formation des personnalités individuelles vient d’une incorporation progressive par un individu de la culture d’une société d’appartenance. La culture, l’esprit du groupe fait la société et non l’inverse.

Au-delà, sous un volet plus psychologique, il y a, en jeu, la structuration de la personnalité de base de l’individu. Et dans chaque société, même dans celles où l’esprit de corps est fort, il n’existe pas une structure de la personnalité de base des individus, sauf à méconnaître la liberté et le libre-arbitre.
L‘indétermination concernant la composition du "noyau dur" de la culture et l’imprécision concernant les relations entre les éléments de ce "noyau" conduit A.Kardiner à procéder à une distinction entre les institutions primaires, produisant la structure du "Moi" et les institutions secondaires produisant les effets de la structure primaire.
Cette approche éminemment fragile et subjective en ce qui concerne la détermination d’un trait culturel essentiel par rapport aux effets moins essentiels que ce trait culturel va engendrer.
Quel lien faire alors entre socialisation et incorporation de traits culturels essentiels auprès de personnalités individuelles, membres d’une même société ?

Linton s’est efforcé de catégoriser des types de traits culturels intervenant dans le modelage de personnalités individuelles, gage de socialisation :

  • les traits généraux communs à tous les membres de la société (langage, valeurs, us et habits)

  • les traits spécialisés propres à certaines catégories sociales

  • les traits alternatifs, fonction des réactions d’individus face à une même situation

  • les particularités individuelles eu égard à des chois personnels.

Le schéma d’une dynamique culturelle des sociétés modernes consiste à relever que :

  • le nombre des traits culturels généraux diminuent avec la complexification sociale
  • les particularités individuelles, quand la taille de la société diminue en volume, accélèrent la désintégration culturelle, d’où la nécessité d’un réaménagement des anciens éléments à partir des innovations culturelles.

Tous les membres d’une même société peuvent s’y retrouver et reconstituer un "noyau culturel" dur car l’individu a intrinsèquement besoin d’une appartenance sociale, gage d’éducation de l’enfant, de transmission entre les générations.

Une théorie générale de la socialisation inspirée de nombreux courants de pensée (Freud Dukheim, Pareto, Weber…) et génératrice d’autres approches plus opératoires, et notamment l’approche fonctionnaliste, va paraître :

1/ La théorie de l’action de Parsons

Parsons va séquencer l’acte élémentaire autour de 4 axes :

  • l’acteur,

  • la situation contrôlée par l’acteur

  • la fin poursuivie par l’acteur

  • les moyens mis en œuvre.

Cette théorie permet de s’interroger sur l’interaction (la relation à autrui), la norme admise et qui va guider la mise en œuvre des moyens, le but et les motivations de l’acteur, c’est à dire la satisfaction d’un besoin qui va fournir l’énergie de l’action.

Les domaines ainsi visés sont :

  • le système biologique qui fournit l ‘énergie
  • le système psychique qui suscite la motivation
  • le système social qui soulève l’interaction entre acteurs,
  • le système culturel qui met en jeu les valeurs.

Parsons identifie une hiérarchie qu’il qualifie de "cybernétique" : la culture contrôle le système social qui contrôle la personnalité, qui contrôle l’organisme.

2/ Le système LIGA de Bales

Dans la suite de Parsons, et en corrélation avec les enseignements de Parsons, Bales envisage une conception purement fonctionnelle de la socialisation consistant à relever 4 impératifs fonctionnels de la socialisation :

  • la Latence (le système social maintient la stabilité des valeurs et normes)
  • l’Intégration par les acteurs de ces valeurs,
  • le "Goal attainment" ou poursuite des buts (le système social permet la mise en œuvre des objectifs de l’action)
  • l’Adaptation (adéquation des moyens aux buts)

On retrouve dans ces 4 dimensions fonctionnelles les différents sous-systèmes de l‘Action de Parsons, respectivement les sous-systèmes social, psychique, biologique et culturel.

Bales complète son analyse par la référence aux acquis de la psychologie freudienne (depuis la mise au monde de l’enfant, jusqu’à la crise de l’adolescence en passant par le complexe œdipien).

Les critiques opposées au courant fonctionnaliste :

Dennis Wrong va reprocher à Parsons la réduction de la socialisation à un pur dressage au travers d’une théorie de l’individu hyper-socialisé et conditionné.

Au-delà, c’est la question de l’impact de la petite enfance sur l’identité future de l’individu qui est posée. Parsons y répond par la thèse de la socialisation précoce (en s’identifiant à ses proches, l’enfant intériorise leurs normes et valeurs et devient désireux de communiquer avec ceux qui ont la même expérience que lui, reproduisant ainsi normes et valeurs de sa société et de son milieu d’origine). L’individu serait donc hyper-socialisé malgré lui.

Quand un individu ne "sort" pas de la petite enfance avec ce sentiment d’appartenance culturelle, il s’inscrit dans une trajectoire de "déviance", devra assumer cette position et devra se battre pour se faire reconnaître d’un autre groupe que celui de leur famille d’origine ou pour infléchir les valeurs et normes du groupe dans lequel ils veulent s’intégrer.

Merton va critiquer le caractère générale de la théorie générale de la socialisation de Parsons. Il plaide pour les particularismes. Pour cela, il s’intéresse à ceux qui, pour Parsons, seraient qualifier de "déviants". L’élaboration de théories intermédiaires consiste à reprendre les travaux de Herbert Hyman qui distinguait le groupe de référence du groupe d’appartenance.

Comment la prise en compte du groupe de référence permet-elle la définition d’un statut de l’individu, dépassant ainsi le sentiment de frustration généré par le jugement de sa situation propre par rapport à une catégorie ou groupe d’appartenance ?

La solution vient de la notion de socialisation anticipatrice qui est le processus par lequel un individu apprend et intériorise les valeurs d’un groupe (de référence) auquel il désire appartenir.

3/ La socialisation comme incorporation des habitus

Qu’est ce que l’habitus ?

Durheim l’a défini comme "la disposition générale de l’esprit et de la volonté qui fait voir les choses sous un jour déterminé…". Bourdieu se voudra plus opératoire et le définit comme "système de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c’est à dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations".

L’habitus se caractérise par un double mouvement entre intériorité et extériorité : il intègre les pratiques individuelles et collectives, et après incorporation, en diffuse d’autres.

L’efficacité de la socialisation comme processus purement social et quasi magique est liée à la transformation des différences sociales et institutionnelles en différences individuelles.

La probabilité objective d’acquérir un statut social est vécue par l’individu comme l’espérance subjective d’appartenir à un groupe.

L’habitus assure donc le lien entre probabilités objectives et espérances subjectives.

L’individu ainsi conditionné (l’habitus fabrique de la cohérence – entre probabilités et espérances – et de la nécessité – chacun reproduit ce qu’il a connu, les pratiques issues de l’habitus étant inchangées), l’habitus semblerait exclure tout changement social.

Or Bourdieu prend la précaution de signaler que l’habitus ne reproduit les structures dont il est le produit que "dans la mesure où les structures dans lesquelles il fonctionne sont identiques aux structures dont il est le produit".

On peut retenir que pour connaître l’habitus d’un individu, il faut connaître celui de ses parents et le rapport à l’avenir au-delà des conditions objectives dans lesquelles l’individu a été élevé.

Le changement devient saisissable à condition de l’inclure dans une trajectoire sociale caractéristique d’un groupe préalablement défini comme tel.

L’ensemble des dispositions subjectives capables à la fois de structurer des représentations et de générer des pratiques est le produit d’une histoire définissant la trajectoire des individus à travers des champs sociaux tels que la famille d’origine, le système scolaire, l’univers professionnel…

Structurer des représentations et générer des pratiques impliquent de spécifier le mécanisme d’intériorisation des conditions objectives et le mécanisme d’extériorisation des dispositions subjectives, d’où la correspondance entre conditions objectives et dispositions subjectives.

L’identité subjective (identité pour soi) de l’individu conscient de lui-même comme agissant durant l’action elle-même, a un contenu symbolique socialement produit. Mais par le processus d’objectivation, le monde extérieur est perçu comme une réalité qui impose ou attribue une réalité objective (identité pour autrui). La discontinuité, la tension, le conflit entre ces deux modes de l’identité marquent les étapes de la socialisation primaire, durant le petite enfance. Dans les interactions sociales, l’identité subjective et l’identité objective se confrontent . A l’âge adulte, des cassures biographiques peuvent réactiver la disjonction entre identité objective et identité subjective, favorisant ainsi des processus de conversion, de déstructuration/restructuration des identités, ce qui constitue la socialisation secondaire.

La question est aussi de savoir si des habitus spécifiques sont associés à des classes sociales, ces dernières devenant en cela une classe d’individus dotés du même habitus ?

Bourdieu procèdera effectivement à différentes classifications à partir de critères discriminants tels que :

  • le pouvoir (classe dominante / classe dominée)

  • la trajectoire d’ascension sociale (classe montante / descendante) souvent associée à la classe sociale (bourgeoisie / prolétariat…)

4/ La socialisation comme construction sociale de la réalité

 

La critique faite aux approches culturelle et fonctionnaliste de la socialisation tient au fait que l’individu se socialise en intériorisant des normes, valeurs d’un groupe de référence ou d’appartenance. C’est à cette condition que l’individu est un être socialement identifiable et identifié. Ces approches se basent sur la condition inconsciente de l’unité du monde social. Qu’en est-il lorsque la réalité sociale se définit comme la confrontation de logiques d’action hétérogènes, d’où l’idée de dualité du social.  Concernant cette notion, C. Dubar fait référence à Habermas qui, à partir d’Hegel, a apporté une définition philosophique de la socialisation comme processus de formation de l’esprit à partir :

  • de la connaissance et reconnaissance réciproque, soubassement de l’identité

  • de la représentation symbolique permettant l’appropriation de l’objet par le sujet et nécessitant un échange, une relation avec l’autre, via le langage

  • des processus de travail qui occupent une place essentielle tant dans la construction identitaire que dans "l’institutionnalisation de la reconnaissance réciproque".

 M. Weber va également s’opposer à la conception de "la société" considérée comme totalité unifiée.

La socialisation, selon Weber, est à rapprocher de la forme de l’activité humaine exercée ; ce, au-delà de des structures (entreprises, état…) mises en place.
La forme de l’activité humaine est :

  • soit une action communautaire (qui repose sur des attentes exprimées suivant un système de valeur partagé par un collectif d’appartenance) (domaines visés : affectif, émotionnel et coutumier).

  • soit une action sociétaire (qui repose sur des règles établies de façon purement rationnelle) (domaines visés : rationnel et contractuel).

 C’est G.H.Mead qui a, le premier, écrit sur la socialisation comme construction d’un Soi dans la relation à autrui.
Cette approche a le mérite de mettre la communication au centre du processus de socialisation et de faire dépendre son issue de la relation communautaire qui s’instaure entre socialisateurs et socialisés.

Pour cela, Mead s’intéresse aux modalités de ce que Habermas appelait "l’agir communicationnel", c’est à dire :

  • le "geste réflexe", pas forcément communiquant

  • le geste symbolique ou langage,

Mead développe une analyse minutieuse de la socialisation comme construction progressive de la communication du Soi, en tant que membre d’une communauté participant à son existence.
Cette analyse reconnaît le jeu de rôle, symbole signifiant à la découverte d’un personnage socialement reconnu et structurant pour la socialisation de l’enfant.
La socialisation passe ensuite par la compréhension du passage du jeu libre au jeu réglementé nécessitant compréhension et reconnaissance de l’autre.
Enfin, il reste à l’enfant la nécessité de se positionner par rapport à cet autrui en fonction du "Moi" et du rôle sur lequel il a à communiquer.

La consolidation de l’identité sociale dépendra de cet équilibre entre le "Moi" ayant intériorisé l’esprit du groupe (suite à la phase 2) et le "Je" me permettant de m’affirmer positivement dans le groupe (phase 3).
Selon Mead, "plus on est soi-même, mieux on est intégré au groupe".

 En reprenant l’approche de Mead, Berger et Luckman apportent une précision complémentaire concernant :

  • la socialisation primaire caractérisée par l’incorporation d’un savoir de base avec l’apprentissage du langage

  • la socialisation secondaire caractérisée par "l’acquisition de savoirs spécifiques et de rôles directement ou indirectement enracinés dans la division du travail". Ce sont là les savoirs professionnels.

Conditions :

  • la socialisation primaire est achevée

  • la socialisation secondaire constitue une rupture par rapport à la socialisation primaire (déstructuration / restructuration d’identités). Cependant la socialisation secondaire n’efface jamais totalement l’identité générale construite lors de la socialisation primaire.

La socialisation permet ainsi le changement social et non seulement la reproduction de l’ordre social. Tout dépendra de la relation entre socialisation primaire et secondaire, entre savoirs de base et savoirs spécifiques. Le risque de confrontation des savoirs existent, la hiérarchisation des savoirs n’est plus garantie par des institutions uniques mais doit coopérer des appareils de socialisation (familles / écoles et entreprises / corps de métier).

5/ Pour une théorie sociologique de l’identité

Se lancer dans une définition de la notion d’identité est une entreprise bien périlleuse.
Claude Dubar tente de dépasser l’opposition entre identités individuelles et collectives et de dégager des catégories d’analyse à partir de différents constats.

La dualité dans le social

L’identité est une définition sociale d’une réalité individuelle, personnelle pour ce qui est des acteurs singuliers, impersonnelle dans le cas d’identités collectives.
L’individu n’est jamais sur que son identité pour soi coïncide avec son identité pour autrui. L’identité n’est jamais construite mais toujours à construire.
Est-elle alors une notion sociologique ?
La réponse sera négative si on en reste à la nature de la relation interpersonnelle Moi/Autrui.
Elle sera affirmative si on resitue cette relation à l’intérieur du processus de socialisation qui la rend possible.

L’articulation de deux processus identitaires hétérogènes

Becker chercha à élucider les situations d’application ou de transgression de la norme et les processus qui conduisent certains à les respecter, d’autres à les rejeter.
Il propose un modèle séquentiel de construction d’une identité par une série d’engagements dans des groupes déviants organisés.
Un processus progressif de stigmatisation, qui influe sur la participation de l’individu à la vie sociale et sur l’évolution de l’image de soi, est alors associé. C’est ainsi qu’on aboutit à une théorie de l’étiquetage mettant l ‘accent sur le processus d’attribution de l’identité. La prise de conscience et l’acceptation de l’étiquette favorisent le sentiment d’appartenance à un groupe même déviant.
La construction de l’identité apparaît ainsi à la fois comme une construction d’une image de soi, un sentiment d’exclusion ou de participation à des groupes sociaux plus ou moins organisés, et une acceptation ou rejet des valeurs et significations. Elle est à la fois imposée et inculquée au travers des attributions d’étiquettes et de statuts (identité pour autrui), acceptée et intériorisée à travers le sentiment d’appartenance (identité pour soi).
Deux processus identitaires sont relevés :
1. l’attribution de l’identité par les institutions et agents directement en interaction avec l’individu, résultant du rapport de force entre les acteurs,
2. ll’incorporation de l’identité par les individus eux-mêmes, en fonction de la trajectoire sociale d’un groupe de référence (pouvant être différent du groupe d’appartenance).
Quand il y a désaccord entre l’identité sociale "virtuelle" prêtée à une personne et l’identité sociale "réelle" qu’elle s’attribue elle-même, il en résulte des stratégies identitaires destinées à réduire l’écart (suivant le principe d’équilibration de Piaget).
Ce sont alors soit des transactions objectives externes entre l’individu et les autres significatifs visant à accommoder l’identité pour soi et l’identité pour autrui, soit des transactions subjectives internes visant à assimiler l’identité pour autrui à l’identité pour soi.

 Si les deux mécanismes qui concourent à la production de l’identité (identité pour soi, identité pour autrui) sont hétérogènes, les deux recourent à des schémas de typification impliquant l’existence de types identitaires c’est à dire "un nombre limité de modèles socialement significatifs pour réaliser des combinaisons cohérentes d’identifications fragmentaires" (Erikson)

Exemples de modèles : champ religieux, champ politique, champ du travail, champ social (et les CSP, PCS depuis 82)…
Ces catégories servant à s’identifier soi-même ne sont jamais définitives. Elles influencent le processus de construction des identités pour soi.

 Le processus identitaire biographique

La sphère du travail, de l’emploi, de la formation sont des domaines essentiels à des identifications sociales des individus.
Il ne faut pour autant pas réduire les identités sociales à des statuts d’emploi et à des niveaux de formation.
Certains moments relevant de ces domaines sont cependant décisifs dans la construction identitaire : l’école primaire, la sortie du système scolaire, la confrontation au marché de l ‘emploi…
De son issue dépend l’identification par autrui, de ses compétences, de son statut et de sa carrière, donc de la construction identitaire professionnelle de base.
Cette construction n’est pas plus définitive que les précédentes. Elle est régulièrement remise en cause par les évolutions technologiques, organisationnelles, les reconversions.
Le processus biographique d’identification à ces modèles sociaux ne suffit plus, il interfère avec un processus relationnel.

Le processus identitaire relationnel
La construction biographique d’une identité professionnelle implique que l’individu entre dans des relations de travail, participent à des actions collectives dans des organisations et interviennent dans des jeux d’acteurs.

Sainsaulieu a choisi de traiter de l’identité sous l’angle de la relation de travail.

Il interprète les identités professionnelles comme des effets culturels de l’organisation et fait des relations de travail le lieu où s’expérimente "l’affrontement des désirs de reconnaissance dans un contexte d’accès inégal au pouvoir".

Sainsaulieu relève trois indicateurs de la dimension identitaire :

  1. le champ d’investissement de l’acteur ou son accès au pouvoir
  2. la norme du comportement relationnel (individualisme, unanisme, séparatisme et rivalité, soumission)
  3. les valeurs issues du travail.

A partir de ces indicateurs, Sainsaulieu distingue quatre types d’identités au travail :

  1. l’identité fusionnelle : l’individu disparaît presque totalement . Le groupe repose sur des liens entre pairs. C’est un groupe qui possède un métier, des techniques, d’où un fort investissement et engagement identitaire. Ce groupe présente des relations conflictuelles avec la hiérarchie car possède ses propres normes et valeurs. C’est par le double moyen de la solidarité conformiste à l’égard de ses collègues de travail et l’allégeance à l’autorité hiérarchique directe que l’individu brise son isolement et tente de construire une identité collective qui lui redonne une certaine marge de manœuvre dans le jeu social.

  2. l’identité de retrait : c’est un groupe passif, sans mobilisation où l’identité ne se créée pas dans le travail, mais à l’extérieur puisque les principaux investissements sont ailleurs. Ce groupe n’a pas de rapport avec un métier.

  3. l’identité de négociation : ce sont des groupes ponctuels ayant un rapport assez fort à un métier. Détenteurs de compétences, ils peuvent les mettre en jeu pour obtenir ce qu’ils désirent. L’individualité y est forte : les groupes se forment dans un but précis et se dissolvent dès gain de cause, sorte d’opportunisme collectif.

  4. l’identité affinitaire : c’est un groupe faible avec peu de motivations. Les relations avec collègues et hiérarchies y sont privilégiées. L’implication dans le métier est forte, les individus jouent la carte de l’uniformité, de l’adhésion à la culture interne pour adopter des stratégies individuelles.

 Identité comme espace temps générationnel

Cette autre définition est le résultat de l’articulation entre processus biographique et processus relationnel en ce qu’elle représente la projection de l’espace temps identitaire d’une génération confrontée aux autres dans son cheminement biographique.
L’identité sociale n’est pas transmise par une génération à une autre mais est construite par chacune sur les bases de catégories et positions héritées de la génération précédente et au travers des stratégies identitaires déployées dans les institutions que traversent les individus.

 

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Commentaires (2)

1. bob 16/11/2010

salut merci beaucoup.tu aurais pas les deux autres parties du livre par hasard s'il te plait?

2. romaric 08/01/2011

je veux avoir le resumé plus poin tu sur se document de claude dubar

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